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[Q1]
Qu’est ce qui vous a poussé à
enregistrer ce projet ?
il
y a deux ou trois ans, Steven Cerra m'a contacté
pour partager son désir de produire un
CD avec mon trio interprétant la musique
de Michel Petrucciani. Au début, j'ai pensé
que l'idée d'un pianiste français
jouant un autre pianiste français était
un peu « bébête », mais
lorsque j'ai commencé à réécouter
plus attentivement la musique de Michel, je me
suis vite rendu compte que ce projet ne représenterait
pas seulement un investissement musical de taille
mais aussi un véritable challenge personnel
sur le terrain de la musicalité et de la
sophistication. J'ai donc commencé à
travailler sur les arrangements, essayant d’ajouter
ma propre sensibilité musicale à
celle de Michel avec un enthousiasme grandissant.
Hélas, le dramatique épisode du
11 septembre 2001 mit brutalement fin au projet
par la perte de notre financement. Entre temps,
mon ami anglais Vic Lewis me suggère l’idée
d'enregistrer des compositions de Jule Styne et
me convainc de le sortir sous mon propre label
« WilderJazz ». C’est ainsi
que l’album « Styne & Mine »
est né en 2004 avec les éloges de
Bill Holman et de Benny Golson et s’est
très vite retrouvé en troisième
position sur les radios nationales de jazz (voir
les revues : http://www.cdbaby.com/cd/christianjacob).
Devant un tel succès, l’idée
enthousiasmante d’un nouvel album en trio
se fit pressante et le projet d’un hommage
à Michel Petrucciani devint ma nouvelle
priorité.
[Q2]
Votre précédent CD en trio était
consacré à la musique de Jule Styne,
et ce nouvel album à Michel Petrucciani
; Ne pensez-vous pas que cette musique beaucoup
moins connue risque d’être boudée
par le grand public ?
Les gens apprécient la musique pour différentes
raisons. Se contenter des mélodies les
plus familières constitue une sélection
simpliste et auto limitative. Naturellement, les
gens se sentent plus en sécurité
quand ils entendent une mélodie familière,
mais la musique peut se composer de nombreux autres
éléments familiers, et si parfois
vient un élément jamais entendu
auparavant, il devrait être accueilli comme
une offrande. Dans « contradictions »,
je pense que les gens reconnaitront une essence
musicale qui les poussera à vouloir en
entendre plus. Ni élitiste ni même
difficile d’accès, la musique de
«Contradictions» n'est pas pour autant
une musique rudimentaire et infantilisante comme
l’essentiel de la musique « grand
public » d'aujourd'hui. L’âme
de cet enregistrement est très jeune.
[Q3]
Vous avez commencé à travailler
sur la musique de Petrucciani il y a quelques
années et puis vous avez mis ce projet
en stand bye jusqu'à maintenant. Le fait
d’avoir pu mûrir ce projet musical
sur une telle période vous semble-il avoir
été un point positif une fois venue
l’heure de l’enregistrer ?
Quand je compose ou arrange, je perçois
toujours quand le moment est venu de faire une
pause et combien cette pause est nécessaire
pour que l'esprit conscient entre en mode d’écoute
avec l'esprit subconscient. Ainsi, le fait de
mettre un projet en attente pour quelques années
relève du même principe à
plus grande échelle. Je pense que c'est
une très bonne chose. De nos jours, le
temps est un tel luxe, qu'il est excellent quand
il nous est offert.
[Q4]
Quel est selon vous ce qui fait l’originalité
des mélodies de Michel ? Qu’est ce
qu’il les rend si intéressantes ?
Je me sens très proche des compositions
de Michel ; au point que j'entends presque l'étincelle
qui a entamé le processus d'écriture.
Une composition commence habituellement avec un
premier élément qui petit à
petit se développe pour devenir une composition.
L’élément dont je parle est
une idée spécifique : une boucle,
une friandise mélodique, une tension harmonique
ou une succession d’accords ludique, un
motif tremplin pour improviser, ou n'importe quelle
idée mélodique, harmonique ou rythmique
qui captive personnellement. Michel est un musicien
si complet qui possède une telle force
de création qu’il choisit un point
de départ complètement différent
à chaque fois sans jamais répéter
une idée génératrice.
[Q5]
Michel a joué et enregistré ces
pièces avec différentes sections
rythmiques. Pensez vous que le fait d’enregistrer
ces compositions avec le même bassiste et
le même batteur peut apporter une unité
positive dans leur interprétation ?
Absolument ! La présentation d’un
projet quel qu’il soit avec le même
groupe de musiciens apportera toujours une homogénéité
à ce projet. Ce n'est ni une bonne chose
ni une mauvaise chose, c’est juste un fait.
[Q6]
Christian, as-tu reconnu une sensibilité
française dans la musique de Michel ? a-t-elle
suscité chez toi une sorte de rapprochement
culturel ?
Peut-être ; Le rapprochement que je ressens
est purement musical. Il est possible qu’inconsciemment
ma culture française y ait participé
mais mon monde musical est un tout sans fragmentation.
Ce qui est sûr, c’est que je me sens
proche de la musique de Michel…
[Q7]
Comment tes arrangements sur ces airs choisis
parmi les compositions de Michel ont il pris naissance?
As-tu apporté des changements aux structures
originales de ces pièces et le cas échéant,
pourquoi ?
Tout d’abord, j'ai choisi les pièces
auxquelles j’étais le plus sensible,
auxquelles je pouvais m’identifier musicalement;
alors je me suis senti le droit de les modifier
avec pondération. Ces modifications visaient
à renforcer mon propre langage pianistique.
Sans vouloir me fâcher avec les organismes
de protection intellectuelle comme la SACEM, le
BMI, l'ASCAP…je pense q’en musique,
il n'y a vraiment aucune propriété.
Comparons les sons aux couleurs : à qui
appartient cette nuance spéciale de vert
? Quand je joue, c’est d’abord pour
mon propre épanouissement ; Je changerais
une note si elle augmente ma joie plutôt
que m’interdire de le faire et m'interdirai
une modification si je sens qu’elle dérange
le concept fondamentale du compositeur. En revanche,
je me permettrai des transgressions si je pense
qu’elles inciteraient Michel à tourner
la tête en souriant et dire : ahhhhh, j'aime
ça ! …
[Q8]
Le critique de jazz Stephen Cook a écrit
« … Michel Petrucciani tisse des textures,
des rythmes et des styles innombrables …
produisant des sons a la fois complexes et homogènes
». Est-ce que tu ressens la musique de Michel
de cette façon ?
C'est une belle image. Elle décrit très
bien ce qui m'attire dans ces compositions. Une
grande culture enveloppée dans de la simplicité.
[Q9]
Y a-t-il une un titre qui vous a causé
des difficultés particulières ?
Le thème même du CD « Le trio
de Christian Jacob joue la musique de Michel Petrucciani
», soit 3 individus jouant un compositeur.
« Looking Up » m’a donné
quelques maux de tête lorsque j'ai écouté
la version de Michel la veille de l'enregistrement.
Une fois en studio, je me suis soudainement senti
incertain ; comme si j’allais passer un
concours… Ce morceau a demandé beaucoup
de prises pour que finalement, épuisé,
je parvienne à le jouer dans le style de
Christian Jacob…
[Q10]
En plus d’une plus grande connaissance de
la musique de Michel et de son interprétation
par le trio, que pensez vous vos auditeurs percevront
après avoir entendu ce CD ?
Ce sentiment profond et intense de joie intérieure
que l’on ressent quand on écoute
la musique que l’on aime. C'est ma raison
d’être, essayer de susciter ce sentiment
aussi souvent que possible, et faire en sorte
que mes auditeurs le ressentent aussi intensément
que moi.
[Q11]
Comment arrivez-vous au point presque magique
de reconnaître l’achèvement
de ce que vous venez d’enregistrer, «
la bonne prise » ?
En fin de compte, la sensation, le rythme sont
ce qui compte le plus. Si la prise bouge, se développe
graduellement et finit avec le sentiment que quelque
chose a été dit, c'est la bonne
prise ; il n'y a alors aucun besoin d’essayer
une autre prise… Parfois, mon ego me dicte
une autre prise, le plus souvent parce que je
souhaite que mon solo prenne un une autre direction,
mais c'est purement personnel, comme lorsqu’à
la fin d’une phrase, vous regrettez de n’avoir
pas utilisé un autre mot. A chaque fois
que cela se produit et que j’insiste pour
essayer une autre prise afin de « racheter
» mon solo, la nouvelle prise n’arrive
jamais à la hauteur de la première.
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