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[Q1] Qu’est
ce qui vous a poussé à enregistrer
ce projet ?
C'est facile. N’importe quel projet avec
la participation de Ray et de Christian attirera
mon attention. Au fil de l’évolution
de ma carrière et de mes diverse expérience
musicale, il devient de plus en plus évident
que c’est aux côté de ces deux
musiciens que je peux créer et m'exprimer
le plus librement. En outre, l'occasion d'explorer
une musique relativement intacte m’attirait
particulièrement.
[Q2] Votre précédent
CD en trio était consacré à
la musique de Jule Styne, et ce nouvel album à
Michel Petrucciani ; Ne pensez-vous pas que cette
musique beaucoup moins connue risque d’être
boudée par le grand public ?
Oui et non. J'espère que les auditeurs
apprécieront cette œuvre pour ce qu’elle
est: Une collection de belles mélodies
exécutées avec soin et respect.
Parfois en tant qu’artistes, nous sommes
encouragé à « donner au public
ce qu’il attend ». Je pense que ceux
qui connaissent ce trio et même ceux qui
ne le connaissent pas apprécieront la beauté
et la virtuosité de cet enregistrement
même s’ils n’en reconnaissent
pas les chansons. Il y a quelques années,
je voyageais d’une université à
l’autre avec un groupe de Jazz d'avant-garde.
Nous faisions des cliniques et des ateliers sur
la façon de jouer « free ».
Ce n'était pas pour tout le monde, mais
j'ai toujours été stupéfié
par le nombre d'étudiants qui étaient
sensibles à cette musique. Ils n'avaient
jamais entendu cette sorte de musique auparavant
et pourtant ils savaient que la qualité
était présente et ils avaient toujours
de nombreuses questions. J'ai appris beaucoup
de ces étudiants. Je pense que la musique
de Michel Petrucciani et la musique sur ce CD
auront le même effet.
[Q3] Vous avez commencé
à travailler sur la musique de Petrucciani
il y a quelques années et puis vous avez
mis ce projet en stand bye jusqu'à maintenant.
Le fait d’avoir pu mûrir ce projet
musical sur une telle période vous semble-il
avoir été un point positif une fois
venue l’heure de l’enregistrer ?
Ma façon de traiter cette musique a changé
rigoureusement entre les premières répétitions
et le moment de l’enregistrement. Au début
nous nous sommes réunis pour répéter
une partie du matériel et mon approche
était la même approche que pour n'importe
quel autre compositeur. Habituellement j'essaye
de maintenir un équilibre entre ce que
l’intention du compositeur et ce que je
peux y apporter pour créer une certaine
fraîcheur ou une unité. Pendant que
nous jouions ces pièces, il m’est
apparu clairement que ce compositeur n'a pas besoin
de mon aide. Puis ce projet est tombé aux
oubliettes et je n'y ai plus vraiment pensé,
mais dans mon fort intérieur, je savais
que mon approche initiale était mauvaise.
Quand nous avons ressorti le projet et commencé
à préparer l'enregistrement, j'ai
décidé d'être moins créatif
et plus musical. C'est-à-dire, d’exécuter
les compositions plutôt que de les affiner.
Cette approche a vraiment enlevé toute
la pression que je ressentais. Je pouvais me détendre,
écouter l'interaction du trio et de la
musique et apprécier le tout. Mon approche
est devenue « moins de pensée, plus
de jeu ».
[Q4] Quel est selon vous
ce qui fait l’originalité des mélodies
de Michel ? Qu’est ce qu’il les rend
si intéressantes ?
Chaque composition de Michel est unique. Les structures
de ces morceaux me paraissent très intéressantes.
Je me demande quelles furent les influences de
ce pianiste pour donner jour à de telles
idées. Il y a un flux de connaissances
dans son écriture qui crée une sensation
extrêmement mélodique. Interpréter
ces pièces très simplement, vous
donne déjà un résultat sophistiqué.
Improviser par dessus est une autre histoire.
Il n’y a rien pour vous aider. Vous êtes
tout nus. Ce ne sont pas que les accords qui sont
étranges mais leur façon de se succéder.
Improviser sur ces grilles fut de loin, la chose
la plus déconcertante et la plus enrichissante
de ce CD. Déconcertante car j'ai du changer
mon vocabulaire en tant qu'improvisateur. Enrichissante
car je sentais que je pouvais m'adapter à
de nouveaux environnements. Entre parenthèses,
il me semble que Christian n’a pas connu
les mêmes difficultés dans ce domaine…

[Q5] Michel a joué
et enregistré ces pièces avec différentes
sections rythmiques. Pensez vous que le fait d’enregistrer
ces compositions avec le même bassiste et
le même batteur peut apporter une unité
positive dans leur interprétation ?
Je trouve que la musique de Michel Petrucciani
s’accommode parfaitement avec ce trio, mais
je dirai que ce trio, à l’instar
d’autres ensembles constitués depuis
une décennie ou plus ; a un avantage quand
il s’agit créer une atmosphère
ou une saveur musicale particulière. Quand
vous écoutez Michel, il n'y a aucun doute
que vous entendez un génie. Quand vous
écoutez ce CD, vous entendrez une approche
plus collective. Les éléments de
cet enregistrement : arrangements, interprétations
et exécutions se combineront pour créer
un impact plus puissant que n'importe quel élément
individuel. C'est là ou Christian Jacob
est excellent. très puissant en solo avec
un sens étonnant au sein du trio. Son influence
doublé de l’anticipation d’une
vue d’ensemble est vraiment extraordinaire.
[Q6] Comment tes arrangements
sur ces airs choisis parmi les compositions de
Michel ont il pris naissance? As-tu apporté
des changements aux structures originales de ces
pièces et le cas échéant,
pourquoi ?
Comme je l’ai dit tout à l’heure,
nous avons commencé par expérimenter
des idées d’arrangement, mais au
fur et a mesure que nous progressions, ces idées
semblaient de moins en moins efficaces. La plupart
des arrangements se limitaient à l'instrumentation
(qui joue et quand) et aux changement occasionnel
de forme. Je me rends compte que ma définition
d’ « arrangement » est probablement
différente pour d'autres musiciens. Les
partitions que j'employais avaient très
peu de notes. Dès que j'entendais Ray jouer
quelque chose avec Christian, l’arrangement
prenait forme dans mon esprit.
[Q7] Le critique de jazz
Stephen Cook a écrit « … Michel
Petrucciani tisse des textures, des rythmes et
des styles innombrables … produisant des
sons a la fois complexes et homogènes ».
Est-ce que tu ressens la musique de Michel de
cette façon ?
Si je devais décrire Michel en une seule
phrase, ce serait celle là. J'ajouterais
simplement qu’il existe dans sa musique
un équilibre entre complexité et
simplicité qui est une constante dans toute
sa musique. Je regardais les mélodies sur
la partition et découvrait des formes a
11 mesures puis j’essayais d’avoir
un plan d’action. Finalement, le truc était
de jouer sans se poser de question « aucun
problème, joue ! ». Cette musique
nous est alors devenue si familière qu’elle
apparaissait soudainement simple. « Contradictions
», est un exemple parfait ; la mélodie
la plus simple au monde contre des environnements
rythmiques et harmoniques avancés d’une
grande complexité.
[Q8] Y a-t-il une un titre
qui vous a causé des difficultés
particulières ?
Rachid a invoqué en moi des sentiments
passant de l’adoration à la haine.
C'était une pièce très énigmatique
pour moi parce que je savais exactement ce que
je voulais en faire. Il est parfois plus difficile
d'enregistrer les chansons que vous aimez. Je
pense que la prise que nous avons est très
bonne mais j’aurai pu faire 30 prises et
toujours vouloir essayer une autre chose.
[Q9] En plus d’une
plus grande connaissance de la musique de Michel
et de son interprétation par le trio, que
pensez vous vos auditeurs percevront après
avoir entendu ce CD ?
J'espère que ce CD démontrera à
l'auditeur que ce qui ne lui est pas familier
peut néanmoins l’émouvoir.
Il y a beaucoup de « Michels » et
sans doute de superbes projets musicaux qui méritent
une certaine reconnaissance. Peut-être que
le nôtre encouragera-t-il d’autres
artistes à explorer des compositeurs moins
connu.
[Q10] Comment arrivez-vous
au point presque magique de reconnaître
l’achèvement de ce que vous venez
d’enregistrer, « la bonne prise »
?
Souvent à l’écoute d’une
prise, un musicien la reconnaîtra comme
la meilleure prise alors que l’autre la
dénoncera comme la plus mauvaise. Sur un
projet comme celui ci, avec un groupe aussi complice,
c’est presque impossible. En exagérant,
je dirais que chaque prise est comme un enfant.
Chacune a ses points forts et ses faiblesses.
Je peux dire en toute honnêteté que
je ne pense pas qu’il y avait une prise
qui ait été mauvaise. Mais c'est
la magie que vous recherchez, c'est ça
le challenge. Souvent, nous finissons une prise,
écoutons, et la reconnaissons unanimement
comme la bonne. Quelques jours plus tard, par
acquis de conscience nous réécoutons
les prises pour vous rendre compte que celle qui
avait le mauvais tempo avait aussi la magie. Ce
qui est formidable, c’est qu’il y
a très peu de discussion au sujet de la
décision finale, tant nous entendons la
musique de la même façon.
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